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Constantin Brancusi
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Constantin Brancusi

 

Le sculpteur qui puisait son inspiration à la source de l'héritage patrimonial, descendant jusqu'à "l'aube des archétypes" et ne signait pas ses œuvres pour se solidariser avec les valeurs anonymes de la culture symbolique, est devenu depuis longtemps déjà une gloire unanimement reconnue de l'art moderne.

 

Le Sculpteur Brancusi dans son atelier Parisien Le nom de Brancusi est lié non seulement à la participation de l'art roumain au complexe culturel universel, mais notamment à la capacité du monde moderne d'élaborer des langages artistiques durables, dans une période marquée par la désacralisation, par des excès positivistes allant jusqu'à la dissolution des formes et des idéaux en faveur d'un cantonnement obsessionnel dans les "urgences quotidiennes".  

 "Ma vie a été une suite de miracles", disait Brancusi, arrivé à l'âge des souvenirs, de la rétrospective. Certes, l'artiste ne parlait pas d'événements miraculeux, extérieurs à son être, mais de réalités, de révélations et de rêves vécus dans le périmètre de sa propre subjectivité. 

Toute cette disponibilité pour une dimension extraordinaire de l'existence est la caractéristique propre de son talent. Brancusi affirmait, dans un moment de suprême inspiration: "Quand nous ne sommes plus enfants, nous sommes déjà morts".
 

La vie de celui qui allait devenir le plus important des sculpteurs du XXème siècle a commencé le 19 février 1876, dans le village de Hobita, commune de Pestisani, de la contrée du Gorj, située au sud des Carpates. On mentionne parfois comme date de naissance le 21 février, or cette date est celle de l'établissement de l'acte de naissance de l'enfant, qui est déclaré "né avant-hier". 

 


Avec humour et un sens du rituel hérité de ses ancêtres, l'artiste fêtait son anniversaire trois jours d'affilée. 

Le milieu où il est né et où il a passé les premières années de son enfance conservait, en vertu des traditions ancestrales, les données d'une culture très ancienne. 

Les formes de l'art populaire - comprenant la sculpture dans le bois, la céramique, le textile, etc., dans un contexte où fonctionnent parfaitement les coutumes, la poésie, la musique et la mythologie populaires - constituent des archives intangibles où se sont accumulées des expériences artistiques et spirituelles depuis la nuit des temps jusqu'à nos jours.  

Fort du sentiment d'appartenir à ce flux culturel millénaire, le jeune Brancusi se dirige vers le monde moderne, en plein développement en cette fin du XIXème siècle - un horizon des recherches et des attentes où il sera vite impliqué. Tout naturellement, il s'arrête d'abord à l'École des arts et des métiers de Craiova, où artisans continuaient les créations des maîtres populaires de la zone. 

La précision de la taille, la clarté et le poli des formes sont des acquis qu'il utilisera plus tard pour créer des structures conceptuelles et symboliques complexes.  

A Bucarest, de 1898 à 1902, Brancusi suit les cours de l'École Nationale des Beaux-arts, où il est le disciple deLa colonne sans fin de Brancousi Ion Georgescu, puis de Vladimir Hegel, maîtres formés dans le culte du classicisme, mais ouverts (surtout Georgescu) à l'art sensible, de facture impressionniste, de Rodin. Durant son séjour à Bucarest, Brancusi réalise une série d'ouvrages à caractère d'étude qui dépassent largement ce niveau, comprenant des éléments artistiques significatifs : le buste Gheorghe Chitu, une Tête d'expression, ainsi qu'une série de copies, demeurées de référence - l'Écorché (avec le Dr Gerota), Vitellius, La tête de Laocoon. 

 

Avant de quitter la Roumanie, il réalise aussi les bustes de Georgescu-Gorjanu (1902) et du général Dr Carol Davila (1903), placé plus tard, avec des modifications non autorisées par l'artiste, dans la cour de l'Hôpital Militaire de Bucarest (1912). 

 

Atelier Brancusi à ParisEn 1904, il part en voyage, son but final étant la ville de Paris, centre consacré de l'art moderne, où les impressionnistes avaient déjà connu le triomphe et la Tour Eiffel était devenue, sur les propositions des symbolistes, une pionnière de la civilisation technologique, où l'Art nouveau (avec ses nombreuses dénominations et formes locales) avait fait ses débuts, constituant la première expérience universelle du siècle dans le domaine. 

Considéré par certains commentateurs comme un voyage d'initiation (l'idée du rite initiatique sera présente, plus tard, dans le complexe monumental de Targu-Jiu), le trajet, parcouru à pied presque en totalité, a compris des séjours à Budapest, Vienne (où Brancusi a travaillé comme sculpteur dans une fabrique d'ameublement), Munich (où il s'est attardé pour admirer les collections d'archéologie, art gothique et renaissant) et en Suisse.

 

A Paris, après des difficultés qu'il surmonte avec son optimisme foncier de paysan, il obtient une bourse roumaine qui lui permet de fréquenter l'atelier d'Antonin Mercié, à l'École des Beaux-Arts. En 1907, il est accepté à l'atelier du plus grand sculpteur de l'époque, Auguste Rodin, qu'il quitte cependant peu de temps après, orgueilleux et confiant dans son avenir, parce que "rien ne pousse à l'ombre des grands arbres".

Désormais indépendant, Brancusi commence à se faire remarquer aux salons officiels, ses œuvres éveillant des échos chez les marchands d'art et les collectionneurs.

Il crée le Portrait de Nicolae Darascu, le Buste d'enfant, le Supplice (1906), puis la Prière et le Portrait de Petre Stanescu, qui forment un ensemble funéraire commandé pour un cimetière de Buzau (1907). 

L'expérience de la mort (l'ensemble funéraire de Buzau, la pierre tombale de son ami, le Douanier Rousseau, le Baiser du cimetière Montparnasse de Paris) le rend toujours plus attentif à ce qui est essentiel, aux dimensions spirituelles de l'existence humaine. 

Par certains côtés ces œuvres annoncent déjà les études futures, les formes subissant un processus de stylisation pour aboutir à la simplicité et à la concision des archétypes. 

 

Les contours fins, sensibles aux effets de lumière, s'éloignent progressivement des incidences du sensoriel pour commencer, dans les conditions de l'affirmation des tendances rationalistes, dont le cubisme, un long combat pour sortir du temporel et du contingent.

 

Mademoiselle Pogany - Brancusi - RoumanieLa Sagesse de la terre, une première version du Baiser (1908), le Sommeil (1908), la Muse endormie (1909-1910), Maiastra (1910), Prométhée (1911), Mademoiselle Pogany (série 1912-1933), le Premier pas (1913) sont des ouvrages qui témoignent de sa décision de franchir les limites du concret, du quotidien, pour se pencher sur les valeurs des arts archaïques, d'Afrique ou d'Océanie.

 

La recherche de l'extase, qui a conduit Delacroix ou Gauguin vers l'Afrique ou les îles du Pacifique, a conduit Brancusi à une excursion sur la verticale de l'histoire, jusqu'au niveau préhistorique, au fabuleux néolithique de l'aire carpatique de l'ancienne Europe.

 

C'est la période où il se lie d'amitié avec Modigliani, un peintre qui croit en l'idéal de la représentation du visage humain, dont l'histoire est si riche dans les cultures méditerranéennes. En essayant de définir la position des recherches formelles de Brancusi, son ami Rousseau lui dit ces mots prophétiques: "tu as transformé l'antique en moderne". Le sculpteur, de plus en plus connu, jouit de succès aux États-Unis, où il participe à l'Exposition internationale Armory Show de New York et ouvre sa première exposition personnelle à la Photo Secession Gallery, avec l'appui d'Alfred Stieglitz et d'Edward Steichen. 

 

En Roumanie, il expose aux manifestations des groupes la Jeunesse artistique, l'Art roumain.

Arrivé à sa maturité, l'artiste suit, systématiquement, les principes fondamentaux de la forme, la dégageant des aspects éphémères, des accidents imprévisibles dus aux émotions. 

La réduction des formes organiques à leur structure est accompagnée de la prise en considération des formes primaires, des aspects de la genèse de la vie (la Princesse X, 1916; Le premier cri, 1917; le Nouveau-né, 1920; Mademoiselle Pogany, 1920; Léda, 1920; Le Début du monde, 1924). La série des Oiseaux dans l'espace apporte l'idée de l'élévation dans l'espace, la possibilité de s'évader du cadre concret de l'existence.

Dans ce sens, Brancusi réussit à annuler les effets de la gravitation, dématérialisant les volumes par un long polissage. Parfois - c'est le cas des Colonnes sans fin des années 1918-1928 - l'idée d'élévation est assurée par la croissance des modules géométriques sur la verticale. 

C'est une période où le sculpteur fait des esquisses en vue de la commande, non réalisée, du maharadjah Yeswart Rao Holkar Bahadur, qui avait l'intention de bâtir un temple de la méditation.  

La Table du silence - Brancusi - Roumanie La Porte du baiser - Brancusi - Roumanie

Au milieu des années trente, Brancusi revient plusieurs fois dans son pays natal, répondant à la demande de la Ligue nationale des femmes du Gorj, qui souhaitait ériger un monument aux héros de la patrie tombés pendant la première guerre mondiale. 

En 1937-1938, il réalise, à Targu-Jiu, l'ensemble comprenant la Table du silence, la Porte du baiser et la Colonne sans fin - destiné à évoquer, le long d'un trajet rituel, les moments essentiels de la vie. 

Brancusi y fait appel, une fois de plus, au système symbolique de l'art populaire, du patrimoine culturel roumain, qu'il avait introduit, avec un certain sens polémique, dans l'atmosphère agitée de l'art moderne. Un principe solaire évident, motivant le besoin d'ordre et de raison, conduit la démarche de l'artiste populaire vers l'essentiel de la réalité. 

L'attitude constructive qui se dégage de cette approche des phénomènes de la vie fait de Brancusi l'un des créateurs ayant marqué de manière décisive l'évolution de la sculpture. 

Il propose un décantage et une nouvelle intégration de la spiritualité et de la sensibilité. 

L'ascèse des formes, la fascination de la géométrie imposent une rigueur cartésienne dans l'organisation de l'espace, qui connaît une permanente tension anthropocentriste, exprimée avec chaleur, avec une émouvante compréhension.

 

Le coq - Brancusi - RoumanieEn utilisant des éléments du langage appartenant au trésor de la culture populaire, Brancusi confère à son œuvre une force terrible. Illuminé par le culte de la patrie et de ses ancêtres, le sculpteur, ce "Genius loci de la Roumanie", comme le nommait Giulio Carlo Argan, est conquis par l'aube de la naissance de l'homme, découvrant, dans le flux immémorial du temps, les moments cruciaux de son existence terrestre - la naissance, l'amour, le travail, la création, la mort. 

L'espace fermé, circulaire, des grands sanctuaires daciques des Monts Orastiei, mesurant le passage du temps et tenant l'esprit en éveil, est repris par Brancusi pour sacraliser un endroit, un point évocateur, où les temps - passé, présent, futur - s'unissent. 

Poussant impétueusement sur la verticale, la Colonne sans fin cache dans sa simplicité l'effort constructif, afin de conserver, pur et persistant, le sens de l'élévation humaine, l'aspiration vers la lumière et la raison, vers le plan divin.

 

De la volonté transcendante nous parlons aussi ses "oiseaux", que nous avons déjà mentionnés. Maiastra (mot intraduisible, dérivé du latin magister) est l'oiseau d'or dont la migration est poursuivie par les enfants des contrées carpatiques. 

Un jour, il choisit un endroit pour y construire un nid d'or, où il dépose un œuf d'or, d'où sortira un poussin d'or. 

Les enfants qui découvrent ce nid sont destinés à vivre un éternel bonheur. 

Le long des siècles, maints enfants ont scruté le ciel pour y apercevoir cet oiseau merveilleux; le seul qui semble l'avoir vu jusqu'à présent est né à Hobita et on le connaît dans le monde entier comme le sculpteur Constantin Brancusi.

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Cléopatra Lorintiu est écrivain, poète, journaliste, chroniqueuse, éditrice, productrice, réalisatrice TV, grand reporter et diplomate
 
    
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